Vous l'aurez peut-être lu quelque part : les chats de France tueraient 75 millions d'oiseaux par an. Le chiffre fait frissonner, et il alimente un débat houleux entre défenseurs de la biodiversité et amoureux des félins. Mais que valent ces chiffres ? Sont-ils exagérés ? Et surtout, que peut-on faire, concrètement, sans opposer les uns aux autres ? Prenons le temps de poser le sujet calmement.
Un prédateur bien nourri reste un prédateur
Commençons par une réalité biologique incontournable : le chat domestique (Felis silvestris catus) garde son instinct de chasseur même lorsqu'il est parfaitement nourri. C'est ce qui rend la situation si particulière : une proie tuée par satiété ne remplace pas une proie tuée par nécessité. Selon les études menées conjointement par la LPO, la SFEPM et le Muséum national d'Histoire naturelle, un chat domestique bien nourri capture en moyenne une trentaine de proies par an (contre environ 270 pour un chat errant, et plus de 1 000 pour un chat haret, c'est-à-dire retourné à l'état sauvage).
Autre élément souvent ignoré du débat : le territoire. Un chat de maison chasse sur quelques hectares au maximum, alors qu'un prédateur sauvage comme la fouine ou le chat forestier patrouille des dizaines, voire des milliers d'hectares. La pression de prédation est donc très concentrée autour de nos habitations, précisément là où nichent les oiseaux de jardin.
Les chiffres, oui, mais lesquels ?
C'est ici que la nuance s'impose. Le fameux « 75 millions d'oiseaux » est une extrapolation (obtenue en multipliant le nombre de chats de propriétaires par le nombre moyen de proies ramenées au domicile). Certaines estimations croisées, en y ajoutant les chats errants, évoquent des totaux bien supérieurs, tandis que d'autres chercheurs jugent ces chiffres surestimés. La fourchette est donc large, et honnêtement, personne ne détient le chiffre exact.
Ce que l'on sait en revanche avec plus de certitude, c'est la composition du « tableau de chasse » : environ 66 % de micromammifères (musaraignes, mulots, campagnols), 22 % d'oiseaux et 10 % de reptiles. Les victimes aviaires les plus fréquentes sont des espèces communes de nos jardins : le merle noir, le rouge-gorge familier, le moineau domestique et la tourterelle turque (particulièrement vulnérable car lente à décoller).
À l'échelle mondiale, l'ampleur est saisissante : l'étude désormais classique de Loss et ses collègues (2013) estime qu'aux États-Unis, les chats en liberté tuent entre 1,3 et 3,7 milliards d'oiseaux par an. Et le chercheur Tim Doherty (université Deakin, Australie) attribue aux chats la disparition d'au moins 63 espèces depuis cinq siècles, principalement sur des îles où la faune n'avait jamais croisé de félin.
Mais alors, le chat est-il le grand responsable du déclin des oiseaux ?
Non, et c'est tout l'intérêt de sortir des querelles. L'étude coordonnée par le MNHN montre que pour les oiseaux de jardin, la prédation par le chat figure parmi les trois premières causes de mortalité, aux côtés des collisions avec les vitrages et des captures directes par l'homme. Mais le déclin global des oiseaux s'explique avant tout par la destruction des habitats, l'intensification agricole, la disparition des insectes et le réchauffement climatique.
Le chat n'est donc ni l'ennemi public numéro un, ni un innocent : c'est un facteur de pression supplémentaire, qui s'exerce sur des populations déjà fragilisées. C'est l'effet « goutte d'eau » qui inquiète les scientifiques, pas une extinction massive imputable au seul matou.
Des gestes concrets, sans drame
Bonne nouvelle : il existe des solutions simples qui préservent à la fois les oiseaux et le bien-être de votre compagnon :
- Rentrer le chat aux heures sensibles (aube, crépuscule, et surtout au printemps lorsque les jeunes oiseaux quittent le nid sans bien voler) ;
- Équiper le chat d'un collier à clochette, ou mieux, d'un collier coloré type Birdsbesafe® dont les couleurs vives alertent les oiseaux (le chat garde son plaisir de chasser les rongeurs, mais perd son avantage de surprise sur les oiseaux) ;
- Faire stériliser son animal, geste essentiel pour éviter la prolifération de chats errants (dont l'impact est bien plus lourd que celui des chats de maison) ;
- Ne pas nourrir les chats errants sans programme de stérilisation associé ;
- Rendre le jardin plus sûr : placer les mangeoires loin des buissons d'affût, installer des nichoirs hors de portée, des dispositifs effaroucheurs ultrasonores si nécessaire.
Un animal aimé, une faune respectée : les deux ne s'opposent pas
Le chat n'est pas un assassin à verbaliser : c'est un animal de compagnie que des millions de foyers aiment profondément (à juste titre). Mais comme pour tout compagnon, l'amour responsable passe par la conscience de son impact. Nos jardins sont devenus des refuges essentiels pour une avifaune fragilisée ; chacun peut, à son échelle, en faire un espace où minou et mésanges apprennent à cohabiter.
Et si le sujet vous a donné envie d'en apprendre davantage sur les oiseaux de nos jardins et la cohabitation des espèces, venez en parler lors de mes sorties nature : l'observation sur le terrain reste, à mes yeux, la meilleure manière de comprendre ce qui se joue réellement autour de nous.
